Crise au Moyen-Orient : que doivent faire les entreprises belges ?
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« Le monde et l’économie ont radicalement changé. La succession des chocs est devenue la norme. Les entreprises et entrepreneurs belges doivent donc apprendre à devenir plus résilients. » Chief Economist chez BNP Paribas Fortis, Koen De Leus analyse les conséquences de la crise au Moyen-Orient pour les entreprises belges, mais aussi celles de l’émergence d’un nouvel ordre économique.
Ce qu’il faut retenir
- La crise au Moyen-Orient va entraîner un ralentissement de la croissance et une hausse de l’inflation, avec même dans un scénario pessimiste de la stagflation.
- Ça se marque dès à présent par une hausse des coûts de l’énergie, qui devrait être suivie d’une augmentation plus globale des prix.
- Certains secteurs économiques sont particulièrement impactés : transport, pétrole, chimie, construction…
- L’Europe et les entreprises belges doivent devenir plus indépendantes et se diversifier : énergies fossiles, marchés d’exportation, supply chain…
- Les chocs deviennent la norme. Les entreprises doivent s’y préparer pour devenir plus résilientes.
Hausse des prix de l’énergie, baisse de la confiance…
Le 28 février 2026, des frappes aériennes touchent l’Iran. Le conflit s’étend presque instantanément à la région. Le Détroit d’Ormuz est bloqué, et l’économie mondiale se grippe, dans une proportion inédite depuis plus de 50 ans. Mais avec quel impact pour les entreprises belges ? C’est ce dont nous parle Koen De Leus.
« Les effets les plus visibles de la crise aujourd’hui, ce sont l’augmentation des prix du pétrole et du gaz, et donc aussi des coûts du transport, du chauffage et de l’électricité. Ces hausses affectent à la fois les particuliers et les entreprises, avec pour conséquences une baisse non seulement du pouvoir d’achat, mais aussi de la confiance des entrepreneurs et des consommateurs. »
… et des effets économiques différés
Outre cet impact sur les prix de l’énergie, d’autres augmentations sont attendues, entraînant donc une progression importante de l’inflation. « On prévoit une hausse plus globale des prix, et ce pour diverses raisons. La hausse des prix du pétrole va par exemple se répercuter sur ceux des plastiques. Un autre exemple ? Beaucoup d’engrais viennent du Moyen-Orient, et leur prix grimpe forcément aussi. Ça a un impact direct sur le secteur agricole, qui risque de se répercuter entre autres sur les prix des légumes. »
Transport, chimie, construction… Des secteurs économiques plus exposés
« Les secteurs qui me semblent le plus exposés en Belgique ? La chimie, le pétrole, le transport ou encore la construction. Le blocage du Détroit d’Ormuz entraîne non seulement une hausse des prix, mais induit aussi un risque de pénurie », poursuit Koen De Leus. « Et les secteurs économiques qui ont besoin des matières premières impactées se retrouvent donc en première ligne. Les entreprises grandes consommatrices d’énergie sont bien sûr concernées, mais ce ne sont pas les seules. Il y a par exemple un risque important de pénurie d’hélium, produit en grande partie au Moyen-Orient. Or c’est une matière première indispensable pour fabriquer des puces informatiques, et ça pourrait affecter les entreprises qui en ont besoin. »
Une position concurrentielle affaiblie pour nos entreprises ?
Même si les conséquences économiques sont mondiales, la crise actuelle affecte-t-elle plus les entreprises européennes et belges ? Koen De Leus : « L’Europe importe en grande partie son énergie, contrairement aux États-Unis qui sont beaucoup moins dépendants de l’extérieur et exportent même du pétrole et du gaz. Ce prix du gaz est d’ailleurs en baisse pour le moment sur le marché américain ! Et ça rend nos entreprises plus vulnérables et un peu moins concurrentielles. »
Impact de l’inflation sur les coûts salariaux
Et au niveau belge ? « Il y aura pour nos entreprises un impact significatif de l’inflation. Elle oscillera autour de 3,5% en 2026, et peut-être même 5% ou plus si la crise perdure jusqu’à la fin de l’année », répond Koen De Leus. « Vu le mécanisme belge d’indexation automatique, dans le scénario de base, cela pourrait se traduire par une hausse de 4% des salaires en 2027. Même si la hausse des coûts salariaux liée à l’inflation devrait aussi se répercuter dans d’autres pays, cela se fera plus tard qu’en Belgique. Et avec donc dans l’entretemps une position concurrentielle affaiblie pour nos entreprises. »
Quels scénarios pour l’économie belge ?
Koen De Leus : « Nous tablons dans tous les cas sur un ralentissement de l’économie. Dans l’hypothèse où la situation se débloque rapidement, la croissance estimée avant la crise à 1% pour 2026 passerait à 0,7%. Si le Détroit d’Ormuz reste bloqué quelques semaines ou mois en plus, la baisse de la croissance sera sans doute plus marquée, pour atteindre 0,4%. Et dans l’hypothèse la plus pessimiste dans laquelle le conflit perdure jusqu’à la fin de l’année au moins, on peut s’attendre à une situation de stagflation. C’est-à-dire une croissance nulle, voire une légère récession, avec en parallèle une inflation importante. Quand on parle de stagflation, ce sont des souvenirs des années 70 qui me viennent à l’esprit – même si j’étais très jeune à cette époque – et c’est un peu effrayant. Est-on vraiment entré dans une nouvelle ère ? »
Quand l’enchaînement des chocs économiques devient la norme
Crise du Covid, guerre en Ukraine, conflits au Moyen-Orient… Si on prend un peu de hauteur sur l’évolution de ces dernières années, on assiste à l’émergence d’un monde et de rapport économiques radicalement différents de ceux qu’on a connus. « 80% des chocs majeurs de ces 15 dernières années se sont concentrés sur la période de 2020 à maintenant », rappelle Koen De Leus. « Cet enchaînement accéléré des chocs est quelque part devenu la nouvelle normalité. Et les entreprises et entrepreneurs doivent s’y adapter pour avancer. »
Il existe des mécanismes et produits financiers permettant aux entreprises de se protéger de certains chocs, par exemple contre les hausses des prix du pétrole ou la volatilité des devises. « Mais ce n’est pas forcément une solution réaliste pour les PME et petits entrepreneurs, car ces outils sont parfois techniques et peut-être même trop complexes à déployer pour une organisation de petite taille », nuance Koen De Leus.
S’affranchir de nos dépendances
Mais alors, que doivent faire ces PME et entrepreneurs, mais aussi nos économies pour aborder ce nouveau contexte ? « Il est essentiel de sortir de nos dépendances » répond Koen De Leus. « La crise actuelle démontre toute l’importance de la transition énergétique en cours pour sortir l’Europe des énergies fossiles. Nous devons aussi apprendre à nous affranchir des États-Unis, tant pour nos exportations que pour notre défense. Et ça vaut bien sûr aussi pour notre recours aux matières premières venues de Chine. L’Europe est en train d’avancer dans cette direction, notamment en concluant de nouveaux accords commerciaux avec des pays comme l’Inde, ceux du Mercosur ou encore l’Australie. »
Objectif résilience pour les PME et entrepreneurs belges
« Cette logique de diversification doit aussi animer les entrepreneurs belges », observe Koen De Leus. « Cette ouverture à de nouveaux marchés, ce sont des opportunités que doivent saisir les entrepreneurs. Mais la diversification est tout aussi importante en amont, au niveau de la chaîne d’approvisionnement. Il faut éviter de dépendre d’un seul fournisseur et avoir des solutions de repli en cas de défaillance. C’est indispensable pour éviter que la production ne soit retardée ou mise à l’arrêt en cas de crise paralysant un fournisseur. »
Passer du « Just in Time» au « Just in Case »
En d’autres termes, les PME et entrepreneurs doivent donc devenir plus résilients. « Nos entreprises doivent être capables d’absorber les chocs et crises à venir. Ça passe notamment par une préparation à tous les ‘worst case scenarios’. Et sur cette base, passer d’une logique du « Just in Time » à celle du « Just in Case », pour avoir toujours une option prête en cas d’imprévus. »
Investir maintenant pour être plus fort demain
Même si elle a des conséquences financières, Koen De Leus estime que cette préparation en vaut la peine. « Oui, ça risque de coûter plus cher, mais ça va surtout rendre les entreprises plus résilientes et solides. En cas de choc, votre entreprise sera plus forte par rapport à la concurrence. Là où il vous faudra à peine quelques jours pour vous adapter, les entreprises moins bien préparées mettront des mois pour redresser la situation. Et les clients qu’elles ne pourront plus fournir pourront venir chez vous.
La question n’est donc plus de savoir s’il y aura encore un choc ou s’il sera possible de l’éviter. Aujourd’hui, le défi majeur est d’être suffisamment préparé, résilient et agile pour y faire face », conclut Koen De Leus.


