Comment les importations technologiques venues de Chine menacent nos emplois
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Le premier choc chinois, lorsque la Chine a inondé le monde de produits bon marché, a atteint son pic en 2007. Le deuxième choc chinois («China Shock 2.0») tourne actuellement à plein régime : la Chine déverse ses produits technologiques sur le monde, l’Europe en tête. Les deux histoires se ressemblent. À une nuance près, et non des moindres : les importations venues de Chine dépassent aujourd’hui notre niveau de production.
La Chine exporte de plus en plus de biens que nous produisons nous-mêmes
L’indice de similarité des exportations montre dans quelle mesure ce que la zone euro exporte vers le monde est également exporté par la Chine. Lors du premier choc chinois en 2002, environ un quart des secteurs dans lesquels les deux puissances économiques comptaient un avantage comparatif se chevauchaient. En d’autres termes, chacun restait dans son pré carré.
Aujourd’hui, le pourcentage de produits pour lesquels nous sommes en concurrence sur le marché mondial a augmenté pour atteindre en moyenne plus de 40%, avec de grandes différences entre États membres (voir plus loin). Il est également préoccupant de constater que l’indice a fortement augmenté depuis 2019. Le chevauchement se concentre dans les machines, les équipements de transport et les produits chimiques. Précisément les segments sur lesquels repose le moteur des exportations européennes. La Chine exporte de plus en plus ce que nous fabriquons.

Des jouets à la technologie
Le premier choc chinois a uniquement effleuré l’industrie occidentale en se concentrant sur certains secteurs : jouets, textile, électronique de base, etc. Des catégories où nous subissions déjà la concurrence d’autres marchés émergents et que nous aurions de toute façon perdus à terme. En revanche, le deuxième choc frappe l’industrie européenne de plein fouet : automobiles, construction mécanique, chimie, technologies vertes, production avancée, etc. Dans certains pays, 50 à 60% de la production se retrouvent ainsi exposés. La ligne de fracture s’est déplacée des coûts salariaux vers la capacité technologique. Voilà la différence fondamentale avec la précédente vague.
Nous produisons des biens de haute technologie. La Chine en produit également de plus en plus. La différence de complexité entre les produits d’exportation chinois et européens s’est considérablement réduite. Les chercheurs néerlandais Ron Stoop, du Centre d’études stratégiques de La Haye, et Geoffroy Feij, lié à l’organisation patronale FME, le démontrent à l’aide de l’Indice de Complexité des Produits1.
Stoop et Feij ont également identifié les régions européennes les plus menacées par la forte augmentation des exportations de produits complexes chinois entre 2020 et 2025. Dans le top 10, l’Allemagne domine avec 5 régions : Braunschweig, Stuttgart, Oberpfalz, Tübingen et Basse-Bavière. La République tchèque est représentée par 3 régions, la Hongrie par 2. « Ce sont des régions qui se sont construites sur une industrie manufacturière historiquement forte. Par conséquent, elles sont les plus exposées aux importations chinoises qui touchent directement leurs secteurs », écrivent Stoop et Feij dans la revue économique ESB.
Dans un étau
Le deuxième choc chinois n’est pas régi par un mécanisme unique. Il se diffuse via trois canaux simultanément. C’est ce qui le rend plus difficile à contrer. Tout d’abord, les importations en provenance de Chine augmentent régulièrement et se dirigent vers des secteurs avancés. Ensuite, la demande chinoise en biens d’équipement européens s’affaiblit, car la Chine substitue sa propre production à ce qu’elle nous achetait auparavant. Enfin, l’échelle et la capacité de production chinoise, liées à l’État et subventionnées, exercent une pression sur les marges de tous les acteurs.
Pour mieux visualiser cette situation, il faut imaginer un étau à trois axes qui serre de tous côtés : plus de concurrence au sein de l’Europe, moins de demande en Chine, et tout cela à un prix plus bas. Les deux premiers canaux illustrent d’ailleurs la stratégie chinoise de « double circulation ». « La Chine se développe rapidement pour devenir l’OPEP des intrants industriels pour le monde entier », a déclaré le professeur Richard Baldwin il y a quelques années dans le livre « La Nouvelle Économie Mondiale ». Par ailleurs, la Chine a fortement réduit ses achats de biens intermédiaires en provenance du reste du monde pour limiter sa dépendance aux flux externes.

De toutes les grandes puissances économiques, le panier d’exportation européen est le plus proche de celui de la Chine. Plus proche que celui des États-Unis et du Japon. En Europe, l’Italie et l’Allemagne courent le plus de risques (ce qui est également confirmé par l’étude de Stoop et Feij. Ce sont en effet les deux plus grandes machines industrielles du continent. La Grèce reste relativement épargnée, son économie reposant davantage sur les services et moins sur la production avancée. La Hongrie constitue le cas le plus intéressant – et le plus inconfortable : elle obtient un score élevé sur l’indice de similarité, mais abrite en même temps d’importants investissements chinois dans le secteur des batteries. Concurrente et hôte à la fois.
Avantage pour les consommateurs versus emploi
Lors du premier choc, l’avantage pour les consommateurs de produits importés à moindre prix compensait les pertes d’emplois – nous l’avons calculé en détail dans l’article publié la semaine dernière. Cette fois-ci, l’addition est plus salée, et ce pour 3 raisons :
- Le deuxième choc touche des secteurs plus qualifiés et mieux rémunérés. Des voitures électriques moins chères compenseront difficilement les pertes en capital humain.
- Les subventions étatiques faussent structurellement la concurrence. Le jeu n’est pas équitable. C’était sans doute également le cas auparavant, mais dans des secteurs déjà condamnés à disparaître.
- Les faiblesses structurelles de l’Europe – prix élevés de l’énergie et marchés de capitaux fragmentés – amplifient le phénomène en cours.
La concurrence équitable a un prix
Les décideurs politiques n’attendent pas que les économistes rendent leur verdict final sur le deuxième choc chinois. Le Règlement sur les subventions étrangères donne à la Commission européenne le pouvoir d’enquêter si elle soupçonne une entreprise chinoise s’installant en Europe d'encore dépendre de subventions étatiques de Pékin. Une application récente de ce règlement : un constructeur ferroviaire chinois s’est retiré d’un appel d’offres public espagnol, dès qu’il est apparu que l’offre serait examinée de près par la Commission européenne. Il ne subsistait dès lors plus qu’une seule offre espagnole… deux fois plus chère. La concurrence équitable a un prix.
Autres éléments qui entrent en ligne de compte : le Carbon Border Adjustment Mechanism et les droits de douane sur les voitures électriques. Ces droits devraient d’ailleurs être remplacés par des prix minimaux moins protecteurs pour les constructeurs automobiles européens. Mais élaborer une politique européenne cohérente reste un exercice difficile. La difficulté tient d’ailleurs moins à l’ampleur du déficit commercial bilatéral qu’aux secteurs dans lesquels les pays sont spécialisés. La place de chaque pays dans la chaîne d’approvisionnement joue également un rôle important : un constructeur automobile allemand ne voit pas la concurrence chinoise du même œil qu’un gouvernement hongrois qui vient d’attirer une usine de batteries chinoise.
Convergence technologique
Il serait tentant de résumer l’histoire avec des raccourcis hasardeux qui voudraient que l’excédent commercial chinois soit forcément mauvais, un point c’est tout. Ce serait trop simpliste. Cette surcapacité ouvre également un accès bon marché aux voitures électriques, aux panneaux solaires et à d’autres technologies dont l’avantage pour le consommateur européen n’a pas encore été bien cartographié, encore moins mis en balance avec les pertes d’emplois potentielles. La véritable ligne de fracture n’est pas l'indicateur commercial qui figure en première page, mais bien la convergence technologique : la Chine se rapproche aujourd’hui de notre niveau technologique. C’est une compétition complètement différente de celle que nous avons connue il y a 15 ans.
L’Europe fait face à une concurrence accrue sur son propre territoire et à une chute de la demande à l’étranger. Ces deux phénomènes sont simultanés. L’emploi dans les industries clés en souffrira, même si les importations de haute technologie à bas prix atténueront une partie de la facture. Le choix stratégique se résume finalement à une concurrence maîtrisée avec des règles claires ou à une fragmentation progressive sans accords. L’option retenue se décidera dans les années à venir.
