Comment les exportations chinoises bon marché nous ont collectivement enrichis

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China Shock 1.0 : le « premier choc chinois » – de 2000 à 2007 – reposait sur la surproduction structurelle de la Chine. Les importations à bas prix ont inondé la planète, augmentant le pouvoir d’achat mais faisant disparaître près d’un million d’emplois industriels aux États-Unis. Pourtant, le bilan global pour les pays occidentaux est resté positif. En sera-t-il de même pour le China Shock 2.0 ?

Une balance courante qui en dit long

Un graphique illustre l’évolution du modèle exportateur chinois depuis les années 2000 : celui de la balance courante chinoise, exprimée en pourcentage du PIB mondial. D’un quasi-équilibre au début des années 2000, elle est passée à un excédent de 0,65% en 2007. Lors du pic du premier choc chinois, le monde a été submergé de produits électroniques bon marché et d’autres articles « Made in China » de qualité douteuse. Pendant la « Grande Crise Financière », les dépenses ont été réduites dans la plupart des pays occidentaux, faisant chuter cet excédent à un niveau proche de zéro dès 2018.

Record historique

Depuis lors, cet excédent a de nouveau augmenté pour se rapprocher du pic précédent. Selon Brad Sester, spécialiste du commerce au sein du Council of Foreign Relations, les chiffres du FMI sous-estiment l’excédent de la balance courante. Aujourd’hui, nous aurions atteint un nouveau niveau record de l’ordre de 0,75 à 0,91%.

Record ou non, le schéma est clair : après le premier choc chinois, une deuxième vague se profile. Faut-il s’en réjouir ou s’en soucier ? Aujourd’hui, nous examinons les causes et les conséquences du premier choc. Dans le prochain épisode, nous approfondirons ce qui se joue actuellement.

La production dépasse la consommation

Le mécanisme à la source du China Shock 1.0 était d’une simplicité déconcertante : la Chine produisait structurellement plus qu’elle ne consommait. Le surplus partait à l’exportation. Les usines de Shenzhen tournaient 24 heures sur 24, les porte-conteneurs multipliaient leurs périples. Dans les ports d’Anvers, Rotterdam ou Long Beach, on débarquait des volumes colossaux de produits abordables.

Les entreprises chinoises en ont profité. Mais le consommateur chinois n’a pas vraiment eu droit à sa part du gâteau. Un excédent commercial de cette ampleur signifie que la consommation intérieure était insuffisante. En part du PIB, la consommation est passée de 46% à la fin des années 90 à 35% en 2008 (alors que les économies asiatiques comparables restaient généralement autour de 55 à 60%). Pour le reste du monde, la situation a dans un premier temps été perçue comme un cadeau éternel.

Des biens moins chers pour les bas revenus

Aux États-Unis, les prix des biens physiques n’ont augmenté que de 5% entre 2000 et le début de la pandémie de COVID-19. Les produits du quotidien comme les machines à laver, les voitures ou même les vêtements sont devenus moins chers et plus accessibles. Cela est en grande partie dû aux importations chinoises. Une étude de Jaravel et Sageri a chiffré cet effet : chaque augmentation de 1% des importations chinoises a fait baisser les prix des biens d’environ 2%. Un détail important : cet avantage a surtout profité aux ménages à bas revenus, ceux qui consacrent une part plus importante de leur budget aux biens.

Ces produits bon marché ont aussi aidé à compenser la hausse de 60% des prix des services, plus difficiles à échanger avant l’arrivée des services numériques. Dans la zone euro, l’écart entre la hausse des prix des biens (30%) et des services (46%) était moins marqué, mais toujours significatif.

1 million d’emplois industriels perdus

Néanmoins, ces biens abordables avaient une contrepartie. Et il a fallu passer à la caisse. Environ un million d’emplois industriels américains ont ainsi disparu, concentrés dans des villes dépendant d’un seul secteur ou d’une seule entreprise : les usines de meubles en Caroline du Nord, le textile au Tennessee et des dizaines de « company towns » qui ont soudain perdu leur raison d’être. L’étude d’Autor, Dorn et Hanson en 2013 a quantifié ce phénomène, devenant un outil politique : le terme « China Shock » s’est imposé dans le lexique économique, puis électoral. Dans une publication de 2016, ils ont révisé ce chiffre à 1 million d’emplois perdus dans l’industrie et 2,4 millions au total, en tenant compte des effets indirects sur les chaînes d’approvisionnement et les dépenses régionales entre 1999 et 2011.

L’addition a été moins salée en Europe. Non pas parce que nos entreprises étaient plus intelligentes, mais grâce à un filet social plus solide et une meilleure protection des travailleurs, qui ont atténué les effets les plus durs. D’autres études le confirment : la variante européenne du choc chinois a été réelle, mais bien moins dramatique que son pendant américain.

Positif, mais pas indolore

Le drame annoncé mérite cependant d’être sérieusement nuancé. Chaque emploi perdu a généré environ 400.000 dollars de surplus pour les consommateurs, soit 6 fois le salaire annuel moyen américain. Cela représente environ 1.500 dollars de pouvoir d’achat supplémentaire par an, répartis sur 84 millions de foyers américains. Cumulés, les chiffres globaux indiquent un bilan positif.

Mais – et c’est une nuance souvent oubliée dans les discours politiques – un bilan global positif ne signifie pas que tout le monde en profite. Les bénéfices ont en effet été répartis parmi des centaines de millions de consommateurs, chacun économisant un peu. Les coûts, eux, étaient concentrés dans des communautés sans alternatives économiques, où la fermeture d’une usine ne signifiait pas « un emploi en moins », mais la faillite d’une ville entière. Les bas revenus ont le plus profité des biens bon marché, mais ont aussi subi de plein fouet les pertes d’emplois. Si le bilan est bien positif à l’échelle globale, il est tout sauf indolore.

Le verdict

4 grandes études académiques (de Caliendo, Dix-Carneiro, Rodríguez-Clare et Kim) arrivent indépendamment à la même conclusion : dans l’ensemble, même les États-Unis ont bénéficié du China Shock 1.0, malgré la destruction d’un million d’emplois. Les scénarios catastrophistes de l’époque se sont révélés exagérés. La grande question qui se pose désormais est la suivante : en ira-t-il de même pour le deuxième choc chinois ? C’est ce que nous approfondirons la semaine prochaine.