Point économique : s’adapter à des taux d’intérêt structurellement plus élevés

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La hausse structurelle des taux d’intérêt, les incertitudes géopolitiques et l’évolution des marchés d’exportation nécessitent une nouvelle approche. Koen De Leus partage ses conseils pour renforcer le financement, les investissements et la stratégie de croissance de votre entreprise.

L’ère des taux d’intérêt bas et d’une mondialisation sans limite est définitivement révolue. Aujourd’hui, les entrepreneurs belges doivent composer avec une réalité économique dictée par des taux d’intérêt structurellement plus élevés, des défis budgétaires de taille et des fractures géopolitiques. Dans cette mise à jour économique, Koen De Leus, économiste en chef chez BNP Paribas Fortis, analyse ces mutations macroéconomiques. Et surtout, il en tire des enseignements concrets : comment assurer la pérennité et la rentabilité de votre entreprise pendant ces années de transition marquées par la volatilité ?

La hausse inexorable de la prime de terme

L’espoir d’un retour rapide aux taux d’intérêt historiquement bas de la dernière décennie est vain. Les taux d’intérêt évoluent bien sûr toujours par vagues, au gré de la conjoncture, mais leur niveau plancher est désormais structurellement plus élevé.

Le principal moteur de cette hausse structurelle est la prime de terme. Il s’agit de la rémunération du risque exigée par les investisseurs pour immobiliser leur capital à long terme dans des obligations. « Entre 2010 et 2020, cette prime a été maintenue artificiellement à un niveau bas par les programmes de rachats d’actifs des banques centrales », explique Koen De Leus. « Aujourd’hui, cette prime est passée de -1% à environ +1%, et un retour à la moyenne historique de 2% ou plus n’est certainement pas à exclure. »

Les raisons sont multiples. Nous traversons une période de volatilité géopolitique, parfois qualifiée par les historiens de Fourth Turning, marquée par une recrudescence des conflits (commerciaux) et du protectionnisme. Ajoutez-y les besoins d’investissement colossaux liés à la transition climatique, la hausse des budgets de défense et le coût du vieillissement de la population, et vous obtenez une économie structurellement plus sensible aux chocs inflationnistes. En outre, le coût du capital a augmenté, et cette situation devrait perdurer.

La réduction des dépenses publiques est bénéfique pour l’économie

Outre les taux d’intérêt, la dette publique obscurcit également les perspectives des marchés. Tant en Belgique qu’au niveau européen, les pouvoirs publics doivent réaliser des économies de plusieurs milliards d’euros. Ces lourdes mesures d’assainissement budgétaire risquent-elles d’enrayer complètement le moteur économique ?

Selon Koen De Leus, l’histoire offre une perspective encourageante, mais exigeante. Une analyse approfondie des périodes d’assainissement budgétaire dans 18 pays européens montre que la manière dont les autorités procèdent à cet assainissement est cruciale. « Les pays qui ont comblé leur déficit budgétaire en augmentant les impôts ont enregistré, au cours des 4 années suivantes, une croissance économique inférieure d’un point de pourcentage à celle observée avant l’assainissement. En revanche, les gouvernements qui ont eu le courage de réduire structurellement leurs propres dépenses ont bénéficié par la suite d’un véritable coup de pouce : leur économie a connu, les années suivantes, une croissance supérieure d’environ un point de pourcentage. »

« Le message aux décideurs politiques est donc clair : maîtrisez les dépenses, voire réduisez-les. » Koen De Leus

Par ailleurs, notre économie bénéficie actuellement d’une bouée de sauvetage inattendue venue d’Allemagne. Après des années de sous-investissement, la première économie européenne injecte désormais massivement des capitaux dans la défense, les infrastructures, l’énergie et la numérisation. Cette vague d’investissements crée une dynamique positive dont les sous-traitants et PME belges peuvent eux aussi tirer parti, ce qui contribue à préserver notre pays de la stagnation.

Les investissements passent de l’expansion à l’efficacité

Cette hausse des taux d’intérêt se fait bien sûr sentir dans le monde des affaires, avec un impact rapide, mais très hétérogène. Les crédits à taux variable deviennent directement plus coûteux. Les obligations à coupon fixe protègent temporairement les entreprises jusqu’au moment du refinancement. En outre, cette forme de financement par le biais d’obligations d’entreprise est beaucoup moins courante en Belgique et en Europe. Les premières touchées sont les entreprises présentant un taux d’endettement élevé, une faible qualité de crédit ou des flux de trésorerie fragiles. De ce fait, les petites entreprises de secteurs cycliques tels que l’immobilier commercial et la construction, sont aujourd’hui beaucoup plus vulnérables que les multinationales disposant de liquidités importantes.

Les enquêtes montrent que les entreprises commencent peu à peu à ressentir concrètement l’impact de la hausse des taux d’intérêt sur leurs coûts de financement. Nous sommes toutefois loin de la situation de 2022-2023, lorsque la BCE avait augmenté ses taux très rapidement et les avait maintenus à un niveau élevé pendant longtemps. Malgré tout, la situation financière des entreprises reste relativement saine. Depuis le pic de 2009, les entreprises belges ont réduit leur volume d’emprunts en cours, ce qui permet à la plupart d’entre elles d’éviter de réelles difficultés financières. Un meilleur suivi des crédits s’impose toutefois : le taux de prêts non performants (NPL) est passé d’un creux de 2,75% en 2023 à 3,6% aujourd’hui. Cela reste toutefois un niveau relativement bas d’un point de vue historique.

Alors qu’il y a quelques années encore, les crédits étaient extrêmement bon marché et permettaient de financer une expansion à tout-va, ce robinet est aujourd’hui largement refermé.

« Nous constatons dans toute la zone euro que les investissements purement axés sur l’expansion, tels que la construction d’usines supplémentaires, ont fortement reculé. » Koen De Leus

Ce que nous observons en revanche, c’est une volonté délibérée de rationaliser les activités. Aujourd’hui, les entreprises investissent leurs ressources de manière très ciblée dans la réduction de leurs coûts opérationnels. Cela se traduit par des projets liés à l’efficacité énergétique, à la transition vers des flottes de véhicules plus vertes, à l’amélioration des processus opérationnels et à l’intégration de l’intelligence artificielle. Dans les secteurs à forte intensité énergétique notamment, cette recherche d’efficacité n’est pas un luxe, mais une condition sine qua non pour rester compétitif à l’international, alors que les prix de l’énergie en Europe sont structurellement plus élevés qu’aux États-Unis ou en Asie.

Repensez votre stratégie d’exportation et ne vous limitez pas aux marchés traditionnels

Qu’est-ce que tout cela signifie pour votre stratégie de croissance en tant que dirigeant d’entreprise ou PDG ? L’un des principaux conseils pour les entreprises ayant des ambitions internationales est de revoir leurs marchés d’exportation traditionnels. Pendant des années, les États-Unis et la Chine ont été les destinations logiques pour leur développement international, mais cette évidence s’effrite peu à peu.

Les États-Unis imposent des droits de douane de plus en plus élevés pour protéger leur propre industrie, tandis que la Chine a opéré un rattrapage technologique considérable. Elle exporte désormais elle-même des produits à haute valeur ajoutée vers l’Europe tout en réduisant ses importations. Koen De Leus conseille donc aux entrepreneurs d’élargir leurs horizons et de répartir les risques. Il convient de s’intéresser de manière proactive aux régions avec lesquelles l’Europe a récemment conclu de nouveaux accords commerciaux, comme le Canada, le Mexique ou les pays du Mercosur.

Le marché intérieur européen recèle également un potentiel énorme. L’Europe est sur le point de connaître une vague d’investissements colossale pour mener à bien sa transition énergétique et climatique, renforcer sa défense et développer ses infrastructures d’intelligence artificielle. Mais entreprendre en Europe reste inutilement complexe.

« Malgré la monnaie unique, les entreprises se heurtent encore trop souvent, au sein de l’Europe, à des réglementations nationales complexes et à des obstacles administratifs. » Koen De Leus

Ainsi, les coûts liés à l’exportation de services vers un autre pays de l’UE sont en moyenne 2 fois plus élevés que sur le marché national. Des opportunités existent néanmoins pour les PME agiles, d’autant plus que l’Europe s’attelle actuellement à la mise en place d’un marché unique des capitaux (Capital Markets Union) afin de faciliter le financement des activités transfrontalières. Méfiez-vous toutefois de certaines initiatives européennes pourtant bien intentionnées, comme le statut unique ou « 28e régime ». Il n’a toujours pas été transposé en loi. Des discussions sont en cours pour parvenir à un compromis laissant une certaine marge de manœuvre aux États membres. Le risque majeur est que nous ne nous dirigions pas vers un statut unique, mais vers 27 versions du « 28e régime ».

Anticipez vos besoins de refinancement et couvrez vos risques

Le deuxième conseil majeur pour les entrepreneurs concerne directement leur financement : soyez proactifs. Trop d’entreprises attendent passivement l’échéance de leurs crédits existants, avant de découvrir soudainement que le taux d’intérêt a doublé par rapport à celui de leur emprunt initial.

« Dans un contexte de hausse structurelle des taux d’intérêt, vous ne pouvez pas vous permettre d’être pris au dépourvu », prévient Koen De Leus. « Dès que vous constatez une baisse temporaire des taux liée à la conjoncture, c’est le moment idéal pour vous entretenir avec votre chargé·e de relation. Peut-être que vous pouvez refinancer une partie de votre emprunt ou fixer le taux d’intérêt pour une période plus longue. »

Il en va de même pour la conquête de ces nouveaux marchés d’exportation. S’implanter dans de nouvelles régions comporte des risques commerciaux et financiers. En recourant dès le début à des solutions telles que Factoring, ou, pour les grandes entreprises, aux garanties bancaires et aux solutions de financement du commerce international, vous vous prémunissez contre les risques d’impayés et conservez des liquidités indispensables pour votre fonds de roulement. En période de volatilité, un dialogue ouvert et stratégique avec votre chargée de relation constitue dès lors votre meilleur atout.