Partie 2 : Pensions européennes - pourquoi les pensions professionnelles sont le levier
Réduire les pensions légales est politiquement quasi impossible : quiconque y touche risque de voir la moitié de la population descendre dans la rue. La voie réaliste n’est donc pas de démanteler le premier pilier (attention : des ajustements restent nécessaires), mais de renforcer le second.
Les 3 atouts des pensions professionnelles
- Elles sont organisées par l’employeur. Toutes les personnes automatiquement inscrites épargnent effectivement. Elles n’ont aucune démarche à effectuer elles-mêmes.
- Elles investissent sur le long terme. Un horizon de 30 ou 40 ans permet d’investir en actions et en capital-risque, avec un rendement attendu supérieur à celui d’un livret d’épargne.
- Elles compensent partiellement la baisse des pensions légales. La Commission européenne mise sur l’accumulation de droits complémentaires pour atténuer la chute du taux de remplacement.
Les pays aux systèmes les plus diversifiés, comme les Pays-Bas et les pays anglo-saxons, obtiennent les meilleurs scores à l’Ageing Vulnerability Index. Ils sont moins vulnérables car le fardeau du vieillissement ne pèse pas entièrement sur le budget public.
Pourquoi le second pilier fait défaut…
Pourquoi ce deuxième pilier1 est-il si faible dans la majeure partie de l’Europe ? Seul 1 Européen sur 5 constitue une pension professionnelle, et 18% disposent d’une pension privée. Pendant des décennies, un complément semblait superflu car la pension légale assurait l’essentiel. Par ailleurs, nombreux sont les fonds de pension trop petits pour être efficaces : 4 sur 5 gèrent moins d’un milliard d’euros.
L’argent placé dans les pensions professionnelles est en outre investi de manière défensive. En Belgique, l’employeur doit garantir un rendement minimum de 2,5%. Prendre des risques en bourse pour obtenir un rendement moyen bien supérieur n’est donc pas une option. En Allemagne, 40% des engagements de pension d’entreprise prennent la forme de provisions comptables : l’entreprise promet une pension, mais ne met pas l’argent de côté et le conserve dans ses propres actifs. Les fonds de pension allemands n’investissent que 10% en actions. Les ménages européens ne détiennent que 17% de leur patrimoine financier en valeurs mobilières, contre 43% aux États-Unis.
1Il existe trois piliers de pension. La pension légale (premier pilier) est versée par l'État. Une pension professionnelle (deuxième pilier) est constituée via l’employeur, au travers d’une assurance de groupe ou d’un fonds de pension. Une pension individuelle (troisième pilier) est constituée individuellement par chacun, par exemple via l’épargne-pension ou le PEPP européen.
… et ce que l’Europe fait pour y remédier
L’Europe veut changer la donne, avec des mesures pour chaque pilier :
- Pensions professionnelles : révision de la directive IORP II pour favoriser les économies d’échelle et octroyer une plus grande place aux actions.
- Pensions privées : suppression du plafond de coûts de 1% pour le PEPP (Produit paneuropéen de retraite individuelle) et simplification de son accès.
- Pour les deux : recommandation d’inscrire automatiquement les salariés à un régime complémentaire (avec possibilité de se désengager), et création d’un « pension tracker » pour permettre à chaque citoyen de suivre son montant total de pension (et, pourquoi pas, d’y contribuer davantage). Une clarification du principe de « prudent person » est aussi prévue pour ne pas décourager les investissements en actions.
Le label Finance Europe
Par ailleurs, 7 États membres ont lancé le label « Finance Europe ». Il s’applique aux produits d’épargne en général (fonds d’investissement, produits d’assurance, comptes-titres), et non spécifiquement aux pensions : au moins 70% des investissements doivent cibler des entreprises européennes, cotées ou non, sans garantie étatique, avec une durée minimale de 5 ans. Les rapports Letta et Noyer ciblent eux aussi principalement les produits d’épargne individuels, bien que Noyer propose une inscription automatique via l’employeur.
Cependant, l’Europe ne peut qu’orienter, pas imposer. La fiscalité et le droit du travail restent des compétences nationales, et l’inscription automatique n’est qu’une recommandation. L’exemple britannique montre ce qui est possible : après 6 ans, la part de salariés du privé épargnant pour leur retraite via l’employeur est passée de 42% à 86%. Ce chiffre concerne la participation, pas le niveau des prestations, car constituer une pension complète exige une carrière entière. Chaque État membre qui s’y attaque se heurte cependant à la même question.
Qui paie l’addition ?
3 options se présentent : l’employeur contribue davantage, le salarié renonce à une partie de son salaire, ou l’État octroie des incitants fiscaux. En pratique, ce sera un mélange, mais chaque option a un coût. En Belgique, les charges salariales sont déjà élevées. Les grandes entreprises offrent souvent des pensions professionnelles solides, mais dans les PME et chez les indépendants, la couverture reste limitée. L’objectif – que chaque travailleur constitue une pension complémentaire – est poursuivi depuis des années sans être atteint. Les cotisations sont généralement trop faibles.
Un proverbe souvent cité résume bien le dilemme : « Le meilleur moment pour planter un arbre était il y a 20 ans. Le deuxième meilleur moment, c’est aujourd’hui. » Ceux qui ne construisent pas aujourd’hui se retrouveront dans 20 ans face au « précipice des pensions » : une génération découvrant que la pension légale ne suffit pas et qu’il n’y a rien à côté. La transition sera douloureuse, lente, et c’est précisément pour cela qu’elle doit commencer maintenant.
Le gain est double. Les citoyens se constituent une pension qui compense la baisse du premier pilier. Et l’Europe active l’épargne dormante comme capital-risque pour sa propre économie. Deux problèmes, un seul levier.
