Opportunités d’investissement dans un monde fragmenté
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- La géopolitique évolue vers un système multipolaire (États-Unis, Chine, Iran, etc.), où les équilibres de pouvoir reposent sur des atouts stratégiques plutôt que sur une hégémonie unique.
- Les conflits modernes et la dépendance aux ressources (énergie, minerais critiques) redéfinissent les priorités économiques et militaires. Les investissements dans ces secteurs sont cruciaux pour les États et les entreprises.
- Les alliances et accords commerciaux se multiplient pour réduire les vulnérabilités, avec une logique de coopération stratégique plutôt que de dépendance unilatérale.
Le cessez-le-feu qui se profilait est désormais effectif. Donald Trump, par sa rhétorique et son style habituel, s’était à ce point enlisé dans les sables du Moyen-Orient qu’il a fallu une bouée de sauvetage bien intentionnée ou mise en scène par le Pakistan pour aboutir à l’issue la plus souhaitable pour les deux parties : éviter, après tout, la destruction de toutes les infrastructures de la région.
Au-delà de la souffrance humaine qui, espérons-le, va désormais diminuer, de nombreuses questions subsistent : quelle est la durabilité ou la fragilité de cet accord ? À quoi ressemblera l’« âge d’or » du Moyen-Orient promis par Trump ? Quel sera l’impact final sur l’économie mondiale ? Et surtout : comment sera gérée la question du détroit d’Ormuz ?
Ce que nous retenons à long terme d’un point de vue stratégique, c’est que nous vivons plus que jamais dans un monde fragmenté. Après l’essor des drones et des nouvelles technologies sur les champs de bataille, la logique même des conflits militaires a changé. Tout comme les forts ont perdu de leur importance après l’invention des canons et de la poudre, les porte-avions et les chars semblent aujourd’hui moins invincibles.
Un monde multipolaire
Les États-Unis restent, jusqu’à nouvel ordre, la nation la plus puissante au monde. Pourtant, l’année dernière, après avoir menacé d’imposer des droits de douane allant jusqu’à 130%, ils ont dû plier face à la riposte chinoise, qui a réduit ses exportations de certaines terres rares stratégiques. Un scénario similaire se joue aujourd’hui au Moyen-Orient : malgré la supériorité militaire américaine, Washington est contraint de négocier, car l’Iran détient un atout stratégique majeur – le contrôle de l’accès au plus important canal énergétique mondial.
Le monde est passé d’un système bipolaire (jusqu’aux années 1990 : États-Unis contre URSS) à unipolaire, avec les États-Unis comme hégémonie absolue au sein d’un réseau de coopérations et de dépendances internationales, pour aboutir aujourd’hui à un modèle multipolaire. Nous sommes entrés dans une ère géopolitique où la politique et la sécurité reprennent le pas sur l’efficacité économique. « C’est une rupture avec le passé, pas une transition », a déclaré le Premier ministre canadien Mark Carney dans son discours marquant à Davos. « On ne peut pas vivre dans le mensonge de l’avantage mutuel par l’intégration lorsque cette intégration devient précisément la source de votre subordination. »
Pour les puissances moyennes, cet environnement est à la fois stimulant et menaçant. Mais les hégémons ne peuvent pas monétiser indéfiniment leurs relations. « Les alliés vont diversifier leurs partenariats pour se prémunir contre l’incertitude », souligne Carney. L’année 2025 a déjà été exceptionnellement active en matière de signature d’accords de libre-échange, et 2026 promet de poursuivre cette tendance. La particularité de ces accords ? De nombreux grands acteurs (UE, Inde, AELE, Mercosur, Canada, etc.) en ont conclu simultanément avec une multitude de partenaires différents. « Les investissements communs dans la résilience reviennent moins cher que si chacun construit ses propres fortifications. »
Opportunités d’investissement
Cette rupture avec le passé donne naissance à un monde plus fragmenté, complexe et volatil, où la technologie et l’accès à l’énergie et aux matières premières sont plus stratégiques que jamais. Pour les investisseurs, cela représente des opportunités colossales. La technologie reste un choix évident dans tout portefeuille. Par ailleurs, nous assistons au plus grand marché haussier de l’histoire pour les matières premières – une tendance que la baisse actuelle des prix du pétrole ne saurait inverser. Les États-Unis ont pris conscience de leur dépendance excessive aux minerais critiques et vont y investir massivement. La Chine, quant à elle, voudra plus que jamais assurer son autonomie énergétique. La course est lancée.
L’Europe, elle aussi, s’éveille à cette nouvelle réalité. Si elle veut jouer un rôle autre que celui de spectatrice dans l’Histoire, elle doit repenser son indépendance énergétique. Des projets de réseau électrique intégré à l’échelle européenne sont sur la table, mais comme souvent, les bonnes intentions se heurtent à une mise en œuvre lente. Par ailleurs, l’Europe doit réduire sa dépendance aux matières premières et aux technologies étrangères – ou du moins la diversifier. C’est cela qui déterminera in fine si ce siècle sera également le nôtre dans ce monde fragmenté, ou si nous resterons les pions d’autres nations. Les entreprises capables d’atténuer ces vulnérabilités représentent les opportunités d’investissement d’aujourd’hui. Peu importe sous quelle forme le détroit d’Ormuz rouvrira demain : l’enjeu est ailleurs.
Koen De Leus et Philippe Gijsels
