L’IA et le marché du travail : les Belges sans crainte ?

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Un article publié sur le blog de Citrini il y a quelques jours défend l’idée que l’adoption rapide des technologies d’intelligence artificielle pourrait faire bondir le chômage. Cet article a fait plonger les marchés boursiers et suscité de nombreuses critiques dans le camp des techno-optimistes. Il ne fait aucun doute que l’IA modifie le marché du travail. Néanmoins, en Belgique, le sentiment général sur les perspectives en matière d’emploi reste positif. En se concentrant sur la réduction des allocations de chômage, le gouvernement De Wever est parvenu à inscrire cette thématique à l’agenda. Mais cette réalité ne doit pas en masquer une autre : une transition profonde du marché du travail est imminente.

Citrini, un fonds jusqu’ici encore peu connu, a ébranlé les marchés financiers avec un scénario à contre-courant qui lui vaut des critiques acerbes. Néanmoins, la dynamique mise en lumière reste aujourd’hui encore sous-estimée : selon Citrini, une adoption rapide de technologies économes en main-d’œuvre pourrait faire grimper le taux de chômage. Or, aujourd’hui, la peur du chômage dans notre pays est plus faible que jamais. Que nous dit cette situation ?

L’article de blog, publié il y a quelques jours, a été suivi d’un net repli boursier. La vision pessimiste de l’avenir qu’il dépeignait a servi de point de focalisation pour de nombreux investisseurs, les incitant à réviser à la baisse leurs attentes colossales en matière d’IA.

Les auteurs ont ensuite essuyé de vives critiques.

L’IA va-t-elle détruire des emplois ?

Citrini a été immédiatement pris pour cible, surtout dans les cercles techno-optimistes. Pour les « tech-bros », tempérer l’enthousiasme pour l’IA relève du blasphème. Des commentateurs plus mainstream se sont empressés de suivre leur sillage pour évaluer si ce scénario dystopique pouvait devenir réalité.

Car effectivement, un monde qui compterait plus de 10% de chômage d’ici 2 ans nous entraînerait dans la dystopie.

À ce titre, Citrini a au moins eu le mérite d’ouvrir un débat intéressant. Ces derniers mois, les grandes réorganisations ont été de plus en plus souvent – explicitement ou non – liées à un recours accru aux applications d’IA. Une étude récente montre aussi comment les entreprises ont redirigé leurs dépenses, des coûts de personnel vers des prestataires de services d’IA.

L’impact de l’IA sur le marché du travail est indéniable.

Serions-nous dans une sorte de déni face au risque de chômage massif ?

Nous inquiétons-nous aujourd’hui trop peu de la menace de destruction de l’emploi ?

Confiance au beau fixe

Selon l’enquête de la Banque nationale, la confiance des ménages belges s’améliore mois après mois. L’étude comporte également son lot de questions sur les craintes de chômage pour les 12 prochains mois. Le graphique ci-dessous montre comment cette crainte – mesurée par la différence entre la part des pessimistes et celle des optimistes – a récemment évolué. Un indicateur négatif traduit une peur moindre du chômage.

Nous avions déjà signalé un creux temporaire au début de l’année dernière.

La Banque nationale l’avait alors attribué à la communication du nouveau gouvernement. Depuis lors, les optimistes n’ont cessé de gagner du terrain. En début d’année, la crainte d’une hausse du chômage dans notre pays se situait à son plus bas niveau historique. Ce qui est pour le moins surprenant.

Car outre le potentiel disruptif de l’IA sur le marché du travail dans les années à venir, la Belgique semble aussi largement isolée au sein de l'Union européenne. Dans les pays voisins, où le cycle économique suit une trajectoire globalement parallèle à la nôtre, le sentiment concernant le chômage s’est en revanche dégradé ces derniers mois. Comment l’expliquer ?

 

Perception contre réalité

En creusant les chiffres de la Banque nationale, on apprend que plusieurs répondants ont indiqué aux enquêteurs téléphoniques que le chômage diminuerait grâce à la politique du nouveau gouvernement.

Pourtant, la probabilité d’une baisse du nombre de demandeurs d’emploi semble aujourd’hui faible. Le taux de chômage devrait d’ailleurs plutôt augmenter. C’est une conséquence de la phase conjoncturelle dans laquelle nous nous trouvons. Nous anticipons un atterrissage en douceur, mais cela implique tout de même un taux de chômage plus élevé, et donc plus de chômeurs.

La confusion pourrait être une question de terminologie. Dans le langage courant, une personne est « au chômage » lorsqu’elle perçoit des allocations.

Le gouvernement De Wever a en effet placé la réduction des allocations chômage au cœur de sa politique. Et sur ce point, nous observons déjà une évolution qui reflète celle de l’enquête de sentiment. Le nombre de chômeurs indemnisés a diminué en début d’année. Et cette baisse devrait se poursuivre, à la suite des mesures d’économie annoncées qui entreront progressivement en vigueur.

 

Leçons pour l’avenir

D’une part, le gouvernement semble donc avoir réussi à ancrer son ambition centrale avec suffisamment de force pour améliorer effectivement le sentiment des consommateurs. Une performance remarquable, même si elle ne se traduira pas directement dans la croissance économique.

D’autre part, la course à l’IA justifie une réelle préoccupation quant aux difficultés de transition du marché du travail. À ce sujet, la recette politique est claire : un marché du travail flexible, doté d’un filet de sécurité temporaire, contribue à une transformation réussie.

Dans son récent Article IV, le FMI souligne à nouveau l’importance des réformes du marché du travail prévues. Les économistes du Fonds encouragent la maîtrise de nouvelles compétences et l'alignement entre les travailleurs et les opportunités.

Le gouvernement parviendra-t-il à relever ce défi ?

Les personnes interrogées semblent en tout cas y croire fermement.