Et si les exportations belges bondissaient de 10 milliards ?
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Alors que l’ordre international vacille, la marge de manœuvre pour préserver le financement de notre modèle social rétrécit à vue d’œil. Un boost de croissance serait salvateur, mais où trouver cette croissance ? Peut-être dans un renforcement du commerce intra-européen. Notre analyse montre en effet que les exportations belges vers les autres États membres se situent 10 milliards d’euros sous leur niveau attendu. Identifier ce déficit d’exportation devrait aider les entreprises à activer ce levier. Et – qui sait – les décideurs politiques organiseront peut-être un jour une mission économique intra-européenne.
Le marché unique européen a du plomb dans l'aile.
Lorsque Donald Trump a lancé sa guerre tarifaire en avril 2025, une étude du FMI publiée l’année précédente a rapidement refait surface. Les économistes du FMI ont effet calculé qu’il existe également d’importantes barrières commerciales au sein-même de l’espace intra-européen. Selon l’étude, ces barrières commerciales dites non tarifaires (NTB) seraient comparables à des droits de douane de 45% sur le commerce des biens. L’impact total de ces obstacles au commerce intra-européen s’avère dès lors beaucoup plus important que celui des droits de douane que les Etats-Unis imposent désormais sur l’importation de biens issus de l’UE. 
Sans les NTB, les pays européens commerceraient davantage entre eux. Une hypothèse très prudente concernant la sensibilité de ces flux commerciaux à l’évolution des prix suggère une augmentation potentielle du commerce intra-UE de 45% ou plus. Une perspective très attrayante, étant donné qu’une telle augmentation des exportations accélérerait considérablement la croissance économique.
Toutes les barrières ne relèvent pas de la régulation…
Compte tenu de l’impact potentiel d’une levée des NTB, il n’est pas surprenant que les chiffres du FMI aient suscité autant de débats, notamment dans les milieux universitaires. D’autant plus qu’elle apparaît comme une nouvelle preuve de l’inefficacité de la réglementation européenne. Cependant, cette interprétation est erronée.
En effet, ce chiffre illustre un autre phénomène : le commerce intra-européen est encore loin du scénario d’un marché unique parfait. En revanche, ce scénario ressemble plus au marché intérieur aux Etats-Unis, où le FMI a estimé les poids des NTB à moins de 15%.
Dans un article qui prend à contrepied les interprétations hâtives des chiffres du FMI , les chercheurs Head et Mayer analysent les raisons pour lesquelles l’Europe n’atteint pas (encore) ce scénario idéal. Ils pointent notamment une forte préférence des pouvoirs publics pour les fournisseurs nationaux. Parmi les autres explications, ils évoquent aussi des différences marquées dans les préférences des consommateurs. Une étude récente des académiciens belges Hoste et Verboven a quantifié cet effet : pour les produits de la grande distribution, les différences de goût sont plus de deux fois plus marquées entre pays qu’à l’intérieur d’un même pays. À titre de comparaison, aux États-Unis, les écarts de préférences entre États ne dépassent que de 3% ceux observés au sein d’un même État. Enfin, les effets de réseau jouent également un rôle clé : les Européens ont bien plus de contacts à l’intérieur de leurs frontières nationales qu’au-delà.
Il est de plus en plus fréquent que les décideurs politiques nationaux eux-mêmes entravent le commerce international. L’économiste renommé Luis Garicano souligne notamment le blocage exercé par le Danemark sur des céréales pour petit-déjeuner, disponibles partout ailleurs dans l’UE. Il évoque aussi un « non » italien et espagnol… au chocolat. Plus près de chez nous, les exportations de notre lait belge se sont effondrées en raison de l’obligation pour les supermarchés français d’indiquer l’origine des produits. L’exemple le plus absurde, selon Garicano, concerne une fabricant de peinture. Sur ses pots de peinture d’un litre, ce dernierne parvient pas à faire tenir les mentions obligatoires imposées par les gouvernements français, italien et espagnol dans une taille de police lisible. Résultat : des stocks distincts pour un produit identique dans chacun de ces pays.
… mais elles pèsent bel et bien sur le marché unique
Les NTB couvrent donc un spectre bien plus large qu’il n’y paraît au premier abord. Et leur impact pourrait même s’avérer bien plus élevé : en novembre, Christine Lagarde, la présidente de la BCE, a annoncé que ses services d’étude avaient réitéré le calcul pour le commerce des biens, pour aboutir à un taux de l’ordre de 65 %. Une preuve supplémentaire que le marché unique européen dysfonctionne… mais peut-on y remédier ?
Pour mieux comprendre l’impact des NTB sur notre pays, nous avons opté pour une approche différente. En nous basant sur les flux commerciaux bilatéraux entre Etats membres, nous avons analysé la part de marché de la Belgique dans les importations mondiales hors UE.
En évaluant la part des exportateurs belges sur le marché global hors UE, nous avons établi une sorte de benchmark. Il est raisonnable de s’attendre à ce que la part de marché belge au sein de l’UE soit toujours supérieure (ou du moins jamais inférieure) à celle enregistrée hors UE. Le commerce intra-UE offre en effet de nombreux avantages : distances plus courtes, accords existants et, souvent, langue et monnaie communes.
Cartographie du déficit belge à l’exportation
Prenons un exemple concret pour illustrer notre approche :
- En 2023, les importations mondiales de médicaments hors UE s’élevaient à environ 200 milliards de dollars.
- Les entreprises exportatrices belges en ont couvert 11 milliards, soit 5,6 % de la demande. - Parmi les Etats-membres, la Pologne a importé pour plus de 4 milliards de dollars.
- Dont 125 millions en provenance de Belgique, soit une part de marché de 3%. - Cette part de marché se situe donc 2,6% sous notre benchmark.
- Pour ce qui concerne les exportations de médicaments vers la Pologne, la Belgique se prive dès lors d’environ 100 millions de dollars.
En élargissant cet exercice à toutes les catégories de biens de la base de données Comtrade, un tableau intéressant émerge. Celui-ci met en lumière des combinaisons produit-pays où la part de marché des entreprises exportatrices belges est inférieure aux attentes. Sur la période 2021-2023, nous identifions ainsi un manque à gagner d’environ 12 milliards de dollars (soit plus de 10 milliards d’euros au cours actuel). Cela donc bien plus que ce que l’accord Mercosur récemment signé pourrait, dans un scénario idéal, apporter aux exportations belges.

Cas pratique n°1 : l’industrie pharmaceutique
Dans plusieurs grands pays, on observe que la part de marché des entreprises exportatrices belges dans le secteur pharma est inférieure à celle enregistrée hors UE. C’est particulièrement vrai pour l’Espagne et l’Italie, où les exportateurs belges « ratent » des centaines de millions d’euros. Rien d’étonnant : la pharma représente près de la moitié des exportations belges, et l’Italie comme l’Espagne figurent parmi les plus grands importateurs dans chaque catégorie. Quelques points de part de marché en moins se traduisent donc rapidement par des montants astronomiques.
Encore plus interpelant : le faible taux de pénétration de nos exportations pharma en Pologne. Ce pays compte près de 40 millions d’habitants et affiche une croissance du PIB très robuste. Pourtant, conquérir ce marché s’avère complexe : on y recense deux produits locaux dominants, une forte fidélité aux marques et une distribution fragmentée. Par ailleurs, les négociations avec les autorités sur les conditions de remboursement s’avèrent souvent ardues.
Néanmoins, selon les experts interrogés, un produit suffisamment innovant, accompagné d’une politique commerciale et marketing forte, aurait des chances de succès. Ils soulignent aussi qu’une présence renforcée en Pologne pourrait servir de tremplin vers l’ensemble de l’Europe de l’Est.
Cas pratique n°2 : Benelux 2.0
Quels sont les pays de l’UE pour lesquels la Belgique accuse le manque à gagner à l’export le plus important ? Une fois encore, ce sont les grands importateurs comme l’Espagne, l’Italie et l’Allemagne qui occupent la tête du classement. En revanche, des pays voisins tels que la France et le Luxembourg ne figurent pas dans le top 5.
En Allemagne, la part de marché des importations belges est remarquablement faible pour plusieurs types de biens. Que ce soit en chimie organique, machines électriques ou matériel optique, nous identifions plus de 100 millions d’euros d’exportations « perdues ». Le faible taux de pénétration dans la catégorie « véhicules » est également frappant. L’Allemagne est certes réputée pour sa production automobile, mais elle importe aussi des voitures et des pièces détachées. Or, dans cette catégorie, la part du gâteau que se partagent les entreprises exportatrices belges est étonnamment étroite.

Enfin, nous relevons plus d’un milliard d’euros d’exportations « manquées » vers les Pays-Bas. Outre les vaccins et médicaments, les instruments médicaux, pacemakers et autres prothèses figurent dans notre liste.
Ne serait-il pas temps d’organiser une mission économique chez nos voisins du Nord ?
